La Liste « ISLAM », la charia et l’Etat islamique

Dans une interview accordée à Télé-Bruxelles[1], le directeur adjoint du Centre pour l’Egalité des Chances et la Lutte Contre le Racisme (CECLR), Edouard Delruelle, déclarait à propos de la liste « ISLAM » : « Ce parti prône la charia. [Or], il y a dans la charia des dispositions qui sont potentiellement discriminatoires contre les femmes, contre les homosexuels, contre les non-musulmans ». Ces propos interpellent par le parti pris que fait le directeur adjoint du CECLR en faveur d’une conception particulière de la « charia »[2]. Il me semble dès lors intéressant d’analyser les déclarations publiques des représentants de la liste « ISLAM » afin de les situer par rapport à cette représentation de la « charia » et d’examiner le vrai défi que pose cette liste pour la société belge. Pour ce faire, donner un aperçu des conceptions principales du concept de « charia » me paraît un préalable nécessaire.



    1 -  La « charia », entre conceptualisation religieuse et usages politiques


« Charia » : un terme aux multiples acceptions


Le vocable « charia » est  tellement galvaudé et, malheureusement, chargé négativement dans l’inconscient collectif que sa simple formulation suscite peurs, indignations et crispations. Mais qu’est-ce que la « charia » et quelle est sa portée?


Cette question divise les théologiens et jurisconsultes musulmans. Le concept s’est forgé petit à petit, dans les débats théologiques et canoniques, et a eu plusieurs déclinaisons. Nous retiendrons ici les deux conceptions principales qui ont résisté aux aléas de l’histoire. La conception traditionaliste moderne – majoritaire auprès des théologiens et des musulmans – qui s’inscrit dans la ligne classique, réduit la « charia » au fiqh, la jurisprudence islamique. Si dans l’approche classique, la « charia » correspond à un ensemble de principes, de finalités et de normes juridiques tirées, par les jurisconsultes, à partir de l’interprétation individuelle des textes fondateurs de l’islam (Coran, tradition prophétique), grâce au processus d’ijtihad, afin de répondre aux questions qui se posent aux musulmans[3], la conception traditionaliste moderne, influencée par la montée de l’islam politique, représente une régression par rapport à celle-ci[4]. Bien qu’elle se décline sous différentes acceptions, celle-ci opère, grosso modo, en survalorisant les normes juridiques aux dépens des principes et des finalités. La « charia », assimilée alors au fiqh, est marquée par la juridicisation et la valorisation de l’orthopraxie[5].


Un courant de théologiens contemporains – minoritaire – refuse d’assimiler la « charia » à la jurisprudence, et considère la « charia » comme étant la voie qui concourt à réaliser le bien commun, renouant ainsi avec la question des principes et finalités à laquelle il donne une importance capitale. Pour les adeptes de ce courant, les textes religieux « absolus » (le Coran, essentiellement) faisant foi de prescription ne sont que des réponses à des questions qui se sont posées à un moment donné, dans un lieu donné. De ce point de vue, ces textes ayant pris en compte le contexte de leur révélation/formulation, les réponses qu’ils ont apportées sont inscrites dans le temps et l’espace, y sont circonscrites et ne peuvent répondre, sans un travail de relecture, aux nouvelles questions qui se posent ici et maintenant[6]. Il s’agit d’en extraire le sens pour dégager les finalités qui, elles, sont valables pour notre monde d’aujourd’hui[7]. Ainsi revisité, le fiqh devient un outil au service du bien commun, basé sur des principes et des finalités supérieurs, notamment la justice, l’égalité et la « facilitation »[8].



L’usage politique de la charia


Les conceptions classique et « libérale » ne sont pas fondamentalement différentes, en ce sens qu’elles visent toutes deux un même objectif : concourir à réaliser ce qui est bien et utile à la collectivité en se basant sur des finalités. Toujours est-il que c’est bien la conception traditionaliste moderne qui prévaut dans beaucoup de pays musulmans. Cette conception est récupérée et alimentée par l’islam politique dont le postulat de base est que l’islam est la religion de l’Etat (Dîn wa dawla) et, partant, que celui-ci a la charge d’appliquer la « charia » de manière globale. Mais dans la pratique, si de nombreux pays musulmans inscrivent la « charia » dans leur constitution, aucune précision n’est apportée sur les principes dont il est question. C’est le droit positif qui prévaut et la version de la jurisprudence islamique adoptée dans chaque pays n’est souvent appliquée que dans le domaine du droit de la famille. De plus, les normes religieuses se voient contraintes d’emprunter les canaux habituels du droit positif, « la norme islamique n’acquiert son autorité que dans le corset de la procédure parlementaire, avec entre autres ses règles de parole, de vote et de majorité (…) on peut en conclure à la dilution du droit islamique dans l’ordre constitutionnel moderne et à la privatisation de la normativité islamique [fiqh]»[9]. Dans les pays qui revendiquent l’application de la « charia » (Arabie saoudite, Iran, Soudan, l’Afghanistan talibane), celle-ci traduit la version la plus littéraliste de la conception traditionaliste : la lecture littéraliste des sources de l’islam réduit la « charia » à l’application stricte et littérale de certaines obligations et interdictions, et elle s’accompagne d’une application abusive des peines corporelles maximales[10]. La société dans son entièreté - et spécialement les femmes et les minorités religieuses et sexuelles – paie le prix de cette « charia »[11]. L’accession des mouvements de l’islam politique au pouvoir dans certains pays (Egypte, Tunisie, etc.) les met à l’épreuve du pouvoir et de la réalité sociale et politique. Certaines franges de la population craignent une restriction des libertés et des atteintes aux droits de l’Homme et prennent la parole pour le rappeler. Des courants fondamentalistes sautent sur l’occasion offerte par le printemps arabe pour réclamer l’application de la version forte de la conception traditionaliste de la « charia ». Cela génère une frustration pour ces islamistes qui doivent composer avec les autres acteurs politiques et avec la réalité sociale : le peuple a besoin de pain, non de coups de fouet…


La conception minoritaire «  libérale » considère, quant à elle, que l’Etat est tenu à la neutralité religieuse, autrement dit que ce n’est pas à lui d’appliquer les efforts réflexifs de jurisconsultes, ceux-ci étant conjoncturels et ne pouvant se prévaloir d’une universalité intemporelle. Tout au plus, l’Etat doit-il chercher à appliquer ce qui est profitable à la collectivité, en se basant sur des considérations « profanes » qui peuvent, le cas échéant, s’inspirer de valeurs éthiques de la religion. Cette conception est certes minoritaire, mais elle est bien présente, et de nombreux théologiens, intellectuels et penseurs dans le monde musulman œuvrent pour la promouvoir.



2 – La liste « ISLAM » : transposition des thèmes de l’islam politique dans un cotexte sécularisé


Compte tenu des considérations qui précèdent, il me semble malheureux que M. Delruelle définisse la « charia » à l’aune d’une conception particulière de celle-ci, fût-elle majoritaire. À sa décharge, admettons qu’il y a toujours eu des musulmans qui se retrouvent dans des interprétations de la « charia » « qui sont potentiellement discriminatoires contre les femmes, contre les homosexuels, contre les non-musulmans » et que la confusion à propos de ce concept est largement partagée en Occident. S’il y a lieu de s’inquiéter a priori des déclarations publiques des élus de la liste « ISLAM »[12], il me semble intéressant de les analyser plus en profondeur pour examiner leur positionnement dans ce débat autour de la « charia ». Cet effort de clarification pourrait aider à atténuer les inquiétudes, en attendant de mieux cerner la direction dans laquelle « ISLAM » orientera son discours et son action.



Déclarations publiques de la liste « ISLAM » 


Je laisse aux politologues le soin d’analyser le poids réel de ce « parti » qui ne semble être que la réincarnation du « parti » Noor[13] pour les élections de 2012, ainsi que ses supposés liens avec les mosquées chiites de la capitale. Je m’attarderai plutôt sur les dernières déclarations des candidats/élus de cette liste, notamment Redouane Ahrouch qui semble en être le leader. Les trois candidats de la liste ont tenu une conférence de presse le 25 octobre 2012[14]. Ils se sont, depuis, exprimés à plusieurs reprises dans la presse écrite qui leur a offert une large tribune.


Citons quelques passages de la conférence de presse du 25 octobre : « Nous sommes les premiers conseillers communaux musulmans de Belgique » dit M. Ahrouch pour qui « Un musulman est celui dont l’état-major est la philosophie islamique, c’est-à-dire le Coran et la tradition prophétique, et nullement celui qui défend les idées d’un état-major politique d’inspiration laïque voire anti-islamique ». Parce que les autres élus ne pourraient s’exprimer librement dans leurs partis, ils perdraient toute légitimité de représentation des musulmans : « nous serons vraiment l’interlocuteur de la communauté musulmane vis-à-vis de l’Etat belge ». La liste « ISLAM » va même, dans un élan de générosité, inviter ces élus d’ « origine musulmane » à faire preuve de courage en quittant leurs partis pour la rejoindre[15]. Tout en promettant des solutions islamiques aux défis de la société - « Nous allons apporter des solutions durables émanant de l’islam »-, « ISLAM » trouve « normal qu’on se soumette à la constitution et aux lois du peuple belge ». Refusant l’accusation de surfer sur le communautarisme, les deux élus « ISLAM » se disent ouverts à tout le monde, juifs et chrétiens compris... Tout en montrant leur désapprobation du mariage entre partenaires de même sexe, ils estiment qu’un échevin musulman, par loyauté, a le devoir de marier des personnes de même sexe parce que « ce n’est pas un véritable mariage ».


Pour ceux qui s’inquièteraient des intentions d’« ISLAM », Lhoucine Ait Jeddig se veut rassurant: « L’islam n’est pas exclusif, il se base sur l’ouverture  et la tolérance ». Car l’islam, dit-il, est universel, parce qu’il est « global, il embrasse tous les domaines de la société ». Si l’islam est universel, c’est qu’il embrasse et règle « les lois de l’univers, aussi bien la rotation des planètes, les comportements des gens que le fonctionnement du métabolisme ». Ceci est une rhétorique classique de l’islam politique qui prétend que l’islam[16] « embrasse tout » et qu’il serait la réponse à tous les maux de la société, voire la clé de compréhension de l’univers[17]. En d’autres termes : « L’islam est la solution »…



Propos polémiques, réactions enflammées


Cette dernière sortie a fait couler beaucoup d’encre, et une pétition initiée par des sympathisants de l’extrême droite a recueilli 24 000 signatures appelant à interdire le « parti Islam ». Ces déclarations tranchent avec le discours policé formulé pendant la campagne électorale [18] et certains observateurs n’ont pas hésité à parler de trahison de l’électorat. La position de M. Delruelle est la suivante : «  En Belgique, on n’interdit pas un parti politique, il n’y a pas de système d’interdiction a priori des partis politiques (…) ce qu’il faut, c’est regarder les initiatives et déclarations de ce parti.. ». On ne peut donc pas interdire un parti sur base de simple présomptions, « il est évident que si, se prévalant de son programme, ce parti incite à discriminer par exemple les homosexuels, les femmes ou les non-musulmans, à ce moment-là il y a incitation à la discrimination ou à la haine, dans ce cas-là le Centre interviendra parce que c’est contraire à la loi ». Force est de constater que les élus « ISLAM » tiennent, pour l’instant, des propos qui, à mon avis, ne les font pas tomber sous le coup de la loi. De toute façon, laissons au juge le soin de trancher dans les plaintes éventuelles et concentrons-nous sur l’analyse du discours des meneurs d’« ISLAM » pour comprendre ses fondements et ses risques potentiels pour la société.


 

Transplantation d’enjeux globaux exogènes en Belgique


Les élus « ISLAM » adoptent une posture tantôt prudente, tantôt maladroite. Conscients qu’ils sont sous les feux des projecteurs, ils s’avancent en toute prudence. Ils disent se soumettre aux lois du peuple belge, lesquelles sont appelées à évoluer (quand « ISLAM » sera majoritaire en Belgique ?). Ils tiennent des propos habiles sur la question des relations amoureuses et conjugales entre partenaires de même sexe, et se disent « tolérants » à l’égard des non-musulmans. Les termes « charia », « Etat islamique » ne sont pas employés dans la conférence de presse, mais ils le seront largement dans les déclarations accordées aux médias dans les jours qui suivent. Ainsi M. Ahrouch déclarait à Télé- Bruxelles : « (…) à long terme selon moi, quand les gens vont prendre conscience que la loi islamique est bénéfique pour le peuple belge, je pense que plus tard on s’acheminera vers un Etat islamique… tout simplement ». Dans d’autres médias, la volonté d’instaurer la « charia » est clairement exprimée tantôt en utilisant le registre de la lutte : « Je suis pour la Charia C’est un combat de longue haleine qui prendra des décennies voire un siècle mais le mouvement est lancé »[19], tantôt en s’accompagnant de sinistres  formules: « Nous voulons expliquer la loi de Dieu et si le peuple le désire, nous voulons instaurer la charia à la suite d’un referendum dans 10-15 ou 20 ans.  Bien sûr, à l’heure actuelle, il est trop tôt. La société n’est pas prête. On devrait couper trop de mains »[20]. Cette dernière boutade laisse perplexe. Annoncée sur un ton ironique, elle nous force à la spéculation. Si M. Ahrouch déclare ouvertement son désir de faire de la Belgique un Etat islamique à moyen terme, où la loi islamique[21] qu’il assimile à la « charia » devrait être appliquée, il ne donne aucun contenu « sérieux » à ces concepts. J’ignore pourquoi les journalistes n’ont jamais demandé à M. Ahrouch d’expliciter sa vision de l’Etat islamique ou de la « charia » (en tout cas cela n'a pas été rendu public), mais les déclarations publiques de la liste « ISLAM » montrent que ce groupe constitue une émanation de l’islam politique global, qui essaie de se frayer un chemin dans le paysage politique local. Le résultat est la transplantation de concepts étrangers à la culture locale (Etat islamique, charia) forgés dans d’autres contextes historiques marqués par des enjeux politico-religieux qui ne concernent nullement la Belgique[22]. À mon avis, faute de plus d’informations, l’on ne peut tirer d’autre conclusion que l’ancrage d’ « ISLAM » dans la matrice de l’islam politique. Ce n’est qu’en ayant un éclairage sur la conception qu’ils se font de l’Etat islamique et de la « charia » que l’on pourra mieux épingler le type de « fondamentalisme » dont ils sont porteurs et le degré de nuisance éventuelle de leur programme pour la démocratie belge.


Parce qu’il tente de « rassurer » l’opinion publique majoritaire tout en cherchant à se vendre auprès de l’électeur musulman, le discours de « ISLAM » manque de cohérence. D’un côté, il y a l’annonce de l’universalité de l’islam et de l’ouverture à l’altérité ; de l’autre, il y a l’essentialisation de la religion musulmane ( il n’y aurait que les considérations religieuses qui comptent pour les musulmans) accompagnée d’exclusion (ʺce sont nous les vrais musulmans, les élus des autres partis sont des hypocritesʺ) dont le résultat, si ce n’est le but, est d’opérer une ségrégation intra-communautaire : il y aurait les élus « bons musulmans » qui s’affranchissent de leur « état-major » politique pour rejoindre « ISLAM », et les « faux musulmans » qui acceptent de rester dans des partis qui les utilisent comme attrape-voix sans jamais leur donner une vraie liberté d’expression. D’un côté, il y a l’annonce du respect de la séparation de la religion et de l’Etat ; de l’autre, il y a condamnation des élus musulmans engagés dans les partis politiques « laïques » et l’annonce de la volonté d’instaurer un « Etat islamique ». Tout porte à croire qu’ « ISLAM » tente, maladroitement, de récupérer les déceptions d’une partie des musulmans de Belgique en instrumentalisant la religion pour des raisons électoralistes [23].

 


3 – Au-delà du constat


Reconnaître l’échec


Sur le plan politique, les meneurs d’« ISLAM » ont montré leur capacité à s’allier avec d’autres acteurs de l’islam politique en Belgique[24]. Toutefois, leur appartenance supposée au chiisme, la désapprobation d’une partie des musulmans belges de ce qu’ils considèrent comme une usurpation du terme « islam » par ce parti, sont des facteurs qui, à mon sens, minimisent leurs chances de percer dans l’immédiat même auprès des plus conservateurs. Leur discours pourrait séduire, à terme, une partie des musulmans de Belgique, fragilisés par la relégation sociale, et plus facilement accessibles grâce à la couverture médiatique qu’offriront les médias à « ISLAM ». Eu égard à leur faible poids politique, ils risquent davantage d’alimenter l’extrême droite, la crispation autour de l’islam, et de nuire au vivre ensemble que de faire un raz-de-marée électoral.


L’éclosion de ce genre de formation est le signe d’un double échec et d’une double exclusion. C’est d’abord la manifestation de l’échec de la société belge à intégrer[25] l’une de ses composantes. Relégués socialement, quantité de musulmans sont déçus par les partis traditionnels démocratiques qui peinent à prendre la mesure des enjeux que pose la sédentarisation de l’islam et à se donner les moyens d’accompagner cette implémentation dans la douceur. Cette partie de l’électorat risque d’être captée par des groupes comme « ISLAM », même si l’analyse du « vote islamique » montre plutôt la timidité et la stabilité de ce genre de vote. Le plus grand exploit de la liste « ISLAM » est d’avoir pu accéder aux médias, et c’est par ce biais que ce groupe sera le plus préjudiciable à la cohésion sociale et au « vivre ensemble ». Ses déclarations publiques, qui risquent de continuer à être largement relayées dans les médias, ne feront qu’alimenter les peurs, les angoisses et les crispations d’une partie de la société belge, et accentuer ainsi « le rejet de l’islam ». La survivance de ce genre de groupe témoigne également de l’échec des institutions, des leaders, des mosquées et de l’associatif musulmans à « fédérer » les musulmans et à proposer un discours à la fois universel, inclusif et rassembleur ancré dans l’environnement local. Or ceci ne peut se réaliser qu’en limitant l’importation d’émanations de l’islam politique produites par des contextes étrangers. Parce qu’il est d’implémentation récente, que certaines de ses manifestations perturbent l’uniformité de l’espace symbolique et que certaines personnes s’en réclamant en arrivent à des dérives, l’islam représente un enjeu pour la société belge, tantôt surestimé, tantôt sous-estimé[26]. Quoi qu’il en soit, l’islam n’est assurément pas l’explication exclusive des changements qui affectent le monde musulman. D'autre part, les aspirations de la masse de musulmans d’ici et d’ailleurs, même lorsqu’elles s’enveloppent dans des coquilles religieuses, ont surtout trait à la liberté et à la justice sociale.



Sans tomber dans l’interdiction ou le laxisme, engager le débat


Faut-il donc chercher à interdire « le parti ISLAM » ? Non. Faut-il mettre un cordon sanitaire « intra-communautaire »[27] autour de ce « parti » ? Non plus, ce serait contreproductif. Si l’idée est séduisante en ce sens qu’elle montre une prise de distance par rapport à ce genre de groupe, elle ne me semble pas judicieuse pour autant. Taxer ce groupe d’« extrême droite » tout comme on qualifie les membres de Sharia4belgium d’hurluberlus méprisables est, me semble-t-il, une mauvaise stratégie. Cela revient, au demeurant, à se dédouaner de la responsabilité, partagée par tous, dans la naissance et la survivance de ces groupes. Rejeter purement et simplement ces groupes ne les affaiblira pas. Cela leur donnera, au contraire, de bons arguments dans leur rhétorique victimaire : « Vous voyez, ce sont de mauvais musulmans qui s’allient aux mécréants et qui ne veulent pas que la loi de Dieu soit appliquée ! ».


Mais restons lucides, on ne peut se contenter d’une analyse froide de ce genre de groupe sans engager une réflexion plus large sur la façon de réduire leur influence. La frontière entre « servir la communauté » et l’instrumentaliser est loin d’être étanche. Au moment où les musulmans de Belgique sont appelés à relever un défi majeur, celui de penser les conditions d’une insertion sereine et constructive en Belgique, l’appel à la « charia » et à l’« Etat islamique » nuit aux musulmans et ne les sert aucunement. Cela participe davantage de manœuvres électoralistes que de la volonté de répondre aux vraies aspirations des musulmans. Car si nombre de ces derniers sont conscients de la domination qui pèse sur eux, du racisme et des discriminations dont ils sont l’objet, leur souci est moins de transformer la Belgique en un Etat islamique que d’être reconnus comme citoyens à part entière, traités équitablement, et de participer avec les autres composantes de la société à la construction d’un avenir meilleur.

 

 



[1] Emission en date du 06/11/2012 qui avait pour titre : « Faut-il interdire un parti comme Islam ? ».

[2] Dans ce texte, je mets le mot charia entre guillemets parce que le sens commun que prend ce terme est, de nos jours, sémantiquement brouillé.

[3] Pour nombre de jurisconsultes classiques: « La charia vise à réaliser le bien commun. Elle est justice, bonté, recherche du bien commun et sagesse. Toute déduction théologique qui ne répond pas à l’un de ces quatre principes ne fait pas partie de la charia, fût-elle le résultat d’un ijtihad» (Ibn al- Qayyim, I‘lâm al- Muwaqqi‘în ‘An Rabb al‘âlamîn, Dâr al- Jayl, 1973, t.3, p.3).

[4] Ce sont les réformistes de la Nahda (fin du 19 ème siècle – début du 20 ème) qui ont amorcé un tournant qui rompt avec l’approche classique. L’ijtihad a cessé d’être la recherche d’une connaissance d’une règle juridique (al-Ghazâlî), ou d’une « opinion (Zann) sur quelque chose » à partir des « règles conformes à la charia » (al- Amidi). Il s’est transformé avec M. Abduh (1849 – 1905), et surtout R. Rida (1865 – 1935) en l’effort du savant pour fournir, avec des preuves tirées directement du Coran et de la Sunna – et non des productions normatives des écoles juridiques classiques- non pas son opinion à propos de la loi de Dieu, mais la loi de Dieu elle-même (R. Gleave, « la charia dans l’histoire », in B. Dupret (dir) « La charia aujourd’hui, usages de la référence au droit islamique », Paris, La Découverte, coll. « Recherches », 2012, pp. 23-34). La rupture sera plus nette avec l’émergence des différents courants de l’islam politique.

[5] Dans la pensée chiite moderne, le cadre classique a été maintenu. Ce sont les références Mujtahids qui dictent les normes, leur approche s’inscrivant dans la logique de l’« opinion ».

[6] De leur côté, en tant que construction sociale, les normes juridiques sont situées dans le temps et dans l’espace, elles sont donc sujettes au changement.

[7] Le penseur contemporain iranien Abdulkarim Soroush, l’une des figures de proue de ce courant, en donne un aperçu succinct dans ces lignes : « Il appartient à nous, les intellectuels du Tiers-Monde, de rendre les textes saints compatibles à la modernité… Tout simplement en essayant d’imaginer ce que seraient les prises de position du Prophète s’il devait revenir sur terre pour vivre parmi nous. Il saurait, lui, faire la distinction entre les principes fondamentaux du Coran, très peu nombreux, et la foule de jugements conjoncturels qui correspondaient, il y a quatorze siècles, à une société bien différente de la nôtre », Mottaghi, M « Soroush, un itinéraire intellectuel », in Mervin S. (dir), Les Mondes chiites et l’Iran, Karthala, Paris, p. 357 – 380.

[8] Le monde chiite suit son propre itinéraire historique. Mais il existe des connexions et des ressemblances avec son pendant sunnite. Si la prégnance du système des Mujtahids a permis de garder une filiation directe avec l’approche classique, les ijtihads fournis sont à plusieurs égards semblables aux productions de la pensée traditionaliste sunnite moderne. La République islamique instaurée suite à la révolution de 1979 sera totalitaire. En parallèle avec la réislamisation de la société iranienne, un courant de pensée réformiste propose des solutions alternatives à l’Etat islamique.

[9] B. Dupret, op. cit. p.14.

[10] La « charia » ne peut être réduite aux châtiments corporels qui sont régulés par le fiqh, la normativité islamique. Si ces châtiments sont considérés comme envisageables dans le fiqh, ce n’est qu’à titre de peine maximale que le juge peut appliquer ou non, selon l’effet qu’il en escompte sur l’état du « contrevenant ». Avant de couper des mains (puisque la « charia » est souvent réduite à cela), bien des possibilités sont envisageables, et le juge donnera la priorité aux peines les plus légères avant de songer aux plus lourdes.

[11] Qui n’est ni justice, ni bonté, ni recherche du bien commun, ni sagesse…

[12] On l’a dit, ceux qui appellent à l’application de la « charia » en ont généralement la perception la plus rétrograde.

[15] Quitte à user de malhonnêteté. Par exemple, M. Ahrouch a allégué que Farida Tahar, candidate sur la liste du Bourgmestre à Molenbeek, allait retirer son foulard si jamais elle était élue, ce qui est totalement fallacieux.

[16] Cet islam imaginaire, abstrait et ahistorique.

[17] Nous retrouvons ce concept de « globalité » « Shumûliyya » aussi bien chez les sunnites que chez les chiites modernes. Par exemple, Muhammad b. al- Mahdî Al- Shîrâzî (1928 – 2001), l’un des « savants- référence » chiites (Marji‘), cite 40 domaines que l’islam embrasse, allant du dogme à l’universalité, en passant par l’industrie, l’agronomie, la conquête de l’espace, le travail, etc (voir al- Shî‘a wal- Sharî‘a, Al- Shîrâzî, site internet : http://alshirazi.com).

[18] « Je suis pour la séparation du pouvoir religieux et du pouvoir politique » annonçait M. Ahrouch dans une interview accordée à « observations citoyennes » pendant la campagne électorale http://www.youtube.com/watch?v=rFE1RIuDiPU.

[21] Qu’il a l’audace de nommer « loi de Dieu », s’arrogeant le droit de qualifier de loi divine des « opinions » à l’égard de ce que la loi de Dieu pourrait être.

[22] L’usage politique du religieux en terre musulmane parait moins cynique parce qu’il mobilise un cadre de référence endogène. La liste « ISLAM » réfère ses déclarations à des conceptions méconnues, sinon rejetées par le commun des Belges.

[23] En principe, agir par calcul politique ne contredit pas le fait d’être convaincu par la justesse (religieuse en l’occurrence) d’une demande. Mais pour aspirer à une réussite, il faut un minimum de croyance partagée en la légitimité de cette demande, ce qui n’est nullement le cas en ce qui concerne les grands desseins d’« ISLAM ».

[24] Alliance avec Abdullah Bastin en 2009 pour les élections législatives. Sollicitations de quelques acteurs de la région liégeoise pour les élections de 2014.

[25] Dans le sens sociologique premier du terme, celui de Durkheim.

[26] Finalement, une part insignifiante de musulmans bruxellois a voté pour la liste « ISLAM ». Les musulmans de Belgique votent surtout sur base de considérations ethniques et socioéconomiques, mais aussi en fonction de leur âge, sexe et leur capital scolaire (voir F. Zibouh , La participation politique des élus d'origine maghrébine. Élections régionales bruxelloises et stratégies électorales, Academia 2010). L’individualisation et la privatisation du référent islamique en est pour quelque chose. D’ailleurs, beaucoup se définissent davantage en fonction de leur origine ethnique que de leur appartenance religieuse (voir Y Lamghari, « l’islam en entreprise » Academia, 2012).

[27] Comme suggéré par le collectif « Musulmans progressistes » dans leur communiqué du 7 novembre 2012.

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Commentaires : 3
  • #1

    Pierre-Yves Lambert (dimanche, 09 décembre 2012 21:34)

    Peut-être faudrait-il se poser une question fondamentale: quel souhait, quel message émet l'électeur dans l'isoloir ? Je crois que ce que Corinne Torrekens a voulu dire quand elle parlait de "trahison", c'est que l'électeur qui se basait sur le programme de ces listes a dû être fort surpris d'entendre les propos post-électoraux de ses élus.

    Mais ces électeurs ont-ils émis un vote positif pour un programme, un vote de défiance vis-à-vis de ceux des élus des partis traditionnels qui se présentent comme musulmans en période électorale, ou un vote protestataire sans rien attendre des résultats des élections ?

    Les électeurs de Noor, du PCP, du PJM, de Musulmans.be, d'"Islam", pour ne parler que des listes bruxelloises, doivent commencer à avoir une idée des types de scores que ces listes peuvent obtenir, grapiller un ou deux sièges dans des conseils communaux sans plus, en se retrouvant de toute façon isolés dans ces assemblées, probablement plus que leurs nouveaux confrères du PTB et de la N-VA. Donc ils votent sciemment pour des listes de témoignage dont les éventuels élus ne pourront jamais avoir qu'un rôle protestataire et marginal dans la vie politique locale.

    Je crois que c'est le droit démocratique de ces électeurs d'envoyer ces élus dans les conseils communaux ou autres, et de ces candidats de se présenter à toutes les élections s'ils en ont les capacités. Je crois moins à l'utilité de débattre des dérives verbales desdits élus "face caméra" et "face micro". Le visionnage intégral de la conférence de presse et la lecture complète tant du programme actuel que de celui (version détaillée) de Noor en 2003 donne surtout une impression d'amateurisme et de "one-man party".

    Je me suis déjà exprimé par le passé sur ce thème, je suis partisan de l'éclosion de partis politiques locaux musulmans basés sur des revendications concrètes correspondant au niveau de pouvoir local, quitte à ce qu'ils se fédèrent ponctuellement ou plus durablement sur les mêmes bases pour concourir à des élections provinciales ou régionales. Seule une pression électorale extérieure sérieuse obligera les partis traditionnels à évoluer sur certaines questions. Tout comme la pression électorale écologiste a obligé les autres partis à intégrer des éléments du programme vert dans les leurs, idem pour les nationalistes flamands ou les régionalistes wallons qui ont réussi à radicalement transformer les partis traditionnels dans le sens de leurs revendications.

  • #2

    younouslamghari (lundi, 10 décembre 2012 09:12)

    Merci Pierre-Yves pour ta contribution pertinente.
    Je me suis tenu au silence quant à l'analyse politologique de la chose, me sentant plus à l'aise dans l'analyse du discours et sa mobilisation du religieux. Maintenant que tu m'interpelles là-dessus, je donnerai mon avis.
    Pour m'être un peu penché sur le cas de la liste Islam, j'en conclus à l'incohérence et au manque de sérieux. On pourrait parler d'amateurisme si tu veux, ou d'incompétence, le résultat est le même: ils manient des concepts qu'ils ne semblent pas maîtriser, ou du moins, sur lesquels ils n'ont pas assez réfléchi. Si on devait partir du postulat que les électeurs de ces partis ont droit à des représentants, n'ont-ils pas droit à mieux?
    Quant aux partis politiques musulmans, je suis plus perplexe. Je ne parle pas du droit démocratique de se présenter et de se faire élire, cela est garanti dans un État démocratique. Je parle de l'utilité de ce genre de mobilisation politique, autrement dit: même si l'on croit que certaines revendications méritent d'être mieux écoutées, est-ce à travers un système de petits partis musulmans (qui pourraient coaliser à un moment) que les musulmans vont y arriver? cela me pose de nombreuses questions: cela encourage la ségrégation dans les rangs de ceux qui s'estiment de près ou de loin concernés par la religion musulmane, d'un côté les "islamistes", et d'un côté les "pas-islamistes" avec le risque que cela représente (penser à ce qui se passe en Egypte en ce moment). Ainsi, au lieu de porter ces "revendications" dans les partis traditionnels, il est attendu des musulmans de constituer des partis politiques faibles, qui confirmeront les thèses de la communautarisation et du repli identitaire. Connaissant le rapport de forces, qu'est-ce que cela apportera-t-il? D'un autre côté, cela ne fait qu'accentuer les résistances, les amalgames et tout ce que cela génère. Rien de tout cela n'est bon pour la cohésion sociale.
    L'islam est un fait social assez récent en Belgique qui chamboule l'uniformité de l'espace symbolique, et les résistances sont attendues, même si elles ne sont pas les bienvenues, et que certaines de leurs manifestations: racisme, discriminations, doivent être combattues. A mon sens, ce n'est pas en créant une minorité religieuse plus ou moins institutionnalisée que les citoyens de confession musulmane parviendront à mieux s'inscrire dans le paysage. Investir les partis politiques classiques, et tenter de là à faire bouger les choses (et ce de la part de gens sérieux et compétents) me paraît plus utile. Je préfère que les changements se passent dans la négociation. Et sachant le rapport de forces défavorable, celle-ci sera longue, mais je ne vois pas d'autre alternative. Susciter des conflits (avec des incompétents) n'apporte rien de positif, c'est une perte de temps et d'énergie.

  • #3

    Ricardo Gutiérrez (vendredi, 21 décembre 2012 10:39)

    Très intéressante contribution: j'en cite quelques passages dans l'article que je consacre, ce jour, dans "Le Soir", sur les amitiés chiites et iraniennes du parti Islam: http://www.lesoir.be/141861/article/debats/chats/2012-12-20/11h02-qui-se-cache-derri%C3%A8re-parti-islam (version intégrale de l'article dans édition "papier".